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Message par tamima le Mer 6 Fév - 21:03

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La littérature marocaine : un arbre généalogique en floraison
Depuis le règne du roi Juba II souverain berbère de Numidie, élevé dans les girons de Rome et qui écrivait en grec, et depuis Saint-Augustin (dont le nom berbère était Aouragh) qui écrivait en latin, les Maghrébins d’Afrique du Nord n’ont cessé de développer une personnalité culturelle basée sur l’assimilation d’autres cultures et d’autres langues. Cette personnalité plurielle s’explique par la position géographique du Maroc, qui a donné lieu à quantité de contacts politiques, d’échanges économiques et d’influences culturelles entre le Maroc d’une part, l’Europe, le monde arabe et l’Afrique subsaharienne, d’autre part.
Ce polymorphisme est depuis lors considéré comme une valeur centrale et précieuse sans laquelle on ne peut pas appréhender la personnalité et la littérature marocaines. C’est une donnée très palpable lorsqu’on fait un tour d’horizon de la riche littérature marocaine contemporaine en la prenant sous son angle d’approche le plus moderne : le roman. On laissera de côté quelques ouvrages en prose comme L’âne d’or d’Apuleius (Afulay en berbère) qui date du 2e siècle av. J-C. Cet ouvrage est considéré par certains comme le premier roman dans l’histoire de l’humanité.
Le roman marocain moderne qui commence avec al-Zâwiya (Tétouan) de T’hami al-Ouazzani, était vu comme le prolongement de son égal dans le monde arabe tel que le voient les Marocains qui l’ont reçu du Machrek. Dans le même sens, il faut considérer les romans d’Abdelmajid Benjelloun fi t-tufula / Durant l'enfance (1957), sab’at Abwâb / Sept Portes (1965) et Dafna l-mâdi / Le Passé enterré (1966) d’Abdelkrim Ghellab, Jîl az-zama / La génération de la soif (1967) de Mohamed Aziz Lahbabi ainsi que les romans qui succédèrent à al-Zâwiya d’al-Ouazzani comme des œuvres qui s’appropriaient les atmosphères, les styles et les techniques narratives dont les fondements furent posés par les Egyptiens, les Libanais et les Syriens dans leurs premières œuvres romanesques.
A cette époque, le roman marocain était obnubilé par l’Autre, le colonisateur français dans le cas d’Abdelkrim Ghellab, de l’Autre anglais dans celui d’Abdelmajid Benjelloun, qui passa son enfance entre le Maroc et l’Angleterre. Le roman restait toutefois prisonnier d’une approche de l’Autre du point de vue du Soi, voire de la position d’un ego sur-démesuré qui trouvait dans l’autobiographie un cadre propice à l’imitation des romanciers du Machrek afin d’ancrer ce nouveau genre littéraire au Maroc. Personne n’attendait donc des premiers romans marocains qu’ils prennent par leur style narratif une nouvelle direction à même de mettre en crise le modèle du Machrek ou de le dépasser. Mais il y avait heureusement à Paris un écrivain marocain rebelle. En rébellion contre la France et la colonisation française, en rébellion contre le Maroc et le pouvoir de l’imitation aveugle qui régnait sur la société et les institutions du pays. Il s’agit de Driss Chraïbi. Ses premiers romans publiés en français, Le passé simple (1954), Les boucs (1955) et L’Âne (1956) engagèrent résolument le roman marocain sur la voie de la modernité à laquelle il aspirait. Les personnages et les thèmes de Chraïbi n’ont aucun rapport avec les personnages bien campés et les thématiques classiques autour desquels gravitaient les premiers romans en arabe. De la même manière que Chraïbi exerça une influence sur Tahar Ben Jelloun, Mohamed Khaïr-Eddine et Abdelkebir Khatibi, et même sur la kyrielle de romanciers marocains écrivant après eux en langue française. Son influence sur la nouvelle génération de romanciers écrivant en langue arabe est également notable. Leur connaissance du français leur a permis d’ouvrir le roman marocain à un horizon moderniste faisant la part belle à l’expérimentation et à l’exploration des caractéristiques de l’art narratif romanesque moderne. Le nouveau roman de langue arabe a donc produit une nouvelle génération d’écrivains : Mohamed Berrada (lo’bat an-nisyaan / Le jeu de l’oubli), Mohamed Azzedine Tazi (al-Mabâ’a), Ahmed al-Madini (al-Janaza / Les funérailles) et d’autres qui ont donné au roman marocain un statut spécifique au cœur d’une littérature arabe en mutation.
Mais une fois encore. Le roman marocain s’est-il cantonné à ce dualisme linguistique ? Bien au contraire. Ceux qui connaissent la spécificité culturelle du Nord du Maroc et les contacts étroits qu’il entretenait avec l’Espagne à travers son Histoire depuis l’époque andalouse jusqu’à la colonisation l’apprécient à sa juste valeur. En dépit de luttes politiques et militaires, la colonisation fut fructueuse en cela qu’elle produisit une interaction unique entre les deux élites culturelles marocaine et espagnole, en particulier à Tétouan. Le fruit principal de cette interaction fut peut-être la revue al-Mu’tamid publiée à Tétouan par la poétesse espagnole Trina Mercader en 1947. Mais avant cela, en 1942, un autre pionnier, Mohamed Ben azzouz Hakim, publia le premier ouvrage en prose marocaine en espagnol (Voyage en Andalousie). Une initiative reprise par des écrivains marocains pendant la colonisation, avec Abdellatif al-Khatib, Mohamed Temsamani et Abdelkader el-Ouariachi, avant qu’apparaisse, après l’indépendance, une nouvelle génération des descendants des Morisques : Mohamed Shaqqour, Mohamed Bouissef Rekab, Mohamed Sibari, Mohamed Aqla’i et Sa’id Jdidi pour citer les principaux.
Cela se produisit à une époque où un autre groupe d’écrivains marocains d’origine juive occupait une branche importante de l’arbre généalogique de la littérature marocaine. Moussa Serfati publia ses livres en espagnol, comme ses collègues de Tétouan. Edmond Amran El Maleh, qui combattit au côté des nationalistes et devint à l’indépendance une figure de proue du parti communiste marocain, choisit d’écrire en français. Outre son autobiographie, publiée par Maspero à Paris en 1980 sous le titre Parcours immobile, il consolida sa présence dans le ‘codex’ du roman marocain avec quantité de romans majeurs : Mille ans, un jour, Aïlen ou la nuit du récit et Abner Abounour.
Tandis qu’El Maleh choisit de revenir à l’autobiographie en qualité de Juif marocain luttant pour l’indépendance du Maroc et refusant de quitter son pays, assumant ainsi l’étiquette de la culture juive pour mieux en protéger les valeurs, menacées dans ce pays, un autre Marocain du désert berbère s’attachait à la culture des habitants de l’Atlas de la région de Souss. Il écrivit un roman unique sur la vie difficile des montagnards dans le dialecte de Souss. Il s’agit du poète berbère Mohamed Mestaoui, l’auteur du premier recueil de poèmes imprimé en berbère Iskraf / Les chaînes (1975). Son roman fut publié en 2005 sous le titre Hadju au parlement. D’autres œuvres romanesques ont été écrites dans le dialecte du Rif, mais elles n’ont pas connu une grande diffusion. Elles font pourtant partie intégrante de la mosaïque littéraire du Maroc.
Même le dialecte marocain infiltre progressivement le roman en arabe. Ce dialecte est en effet très présent dans les dialogues qui commençèrent à s’imprégner de la marocanisation dans les romans des années 60, en particulier chez Mohamed Choukri et Mohamed Zafzaf. Ces écrivains voulaient ainsi souligner la spécificité du texte marocain par rapport à ses équivalents du Machrek. Le dialecte est encore plus présent dans les romans de Mohamed Berrada et Youssouf Fadil. Il est devenu de nos jours une des langues du roman marocain, tel qu’il est pratiqué par quantité de jeunes écrivains. Le jeune auteur de romans Aziz Regragui s’est particulièrement distingué dans ce genre, en publiant à ce jour quatre romans en dialecte.
Grâce à sa capacité à s’adapter à un autre climat et un autre environnement, la littérature marocaine a trouvé des terreaux fertiles sous d’autres horizons avec les émigrants marocains. Et dans la mesure où la littérature des langues dans lesquelles ils écrivent se renforce, ces romanciers donnent de l’envergure à l’art romanesque marocain et accentuent sa présence au niveau mondial. Les principales caractéristiques du roman sont en effet l’imaginaire, le souvenir et l’émotion. Ces trois éléments sont devenus marocains à l’extrême dans les romans de Najat el Hachmi, native de la ville de Nador, auteur de Moi aussi, je suis catalane et Le dernier Patriarche, comme dans ceux d’une écrivaine de la même région, Rachida Lamrabet, auteure de Terre de femmes, et dans ceux comme Noces à la mer, du Néerlandais d’origine marocaine Abdelkader Benali, originaire du même village que Mohamed Choukri, auteur de Le pain nu, un des plus célèbres romans marocains. Sans oublier de mentionner Noureddine Belhouari, auteur de L’étrangère en allemand, le romancier établi à Londres Abdelilah Grain (Récolte amère) ainsi que l’écrivaine marocaine Laila Lalami qui écrit en anglais, auteur du roman Le fils secret. Elle choisit d’écrire dans la langue de Shakespeare alors qu’elle refusa d’écrire en français, qui lui avait été imposé, comme il fut imposé à son collègue Fouad Laroui, éduqué dans les écoles de la Mission française. Laroui opta pourtant pour le français et ne tenta d’écrire en néerlandais que des poèmes lors de son séjour aux Pays-Bas.
La généalogie de la littérature marocaine, avec ses nombreuses racines et ramifications, s’est enrichie d’une mosaïque andalouse de langues et de formes d’expression. Sa beauté réside dans sa dynamique et dans le fait qu’elle s’ouvre aux autres cultures et recherche le contact avec leur littérature. Nous traitons ici du roman, mais force est de constater qu’on retrouve la même diversité dans la poésie. Les poètes marocains sont aujourd’hui présents dans les cercles internationaux et en diverses langues. De Mohamed Bennis, Mohamed Achaari, Mohamed Bentalha, Abdallah Zrika, Hassan Najmi, Yassin Adnan et Abderrahim El khassar qui écrivent en arabe littéraire, à Abdellatif Laabi, Rajae Benchemsi, Siham Bouhlal et Mohamed Hmoudane en français, et Mustafa Stitou en néerlandais. Pour ne rien dire de la poésie berbère écrite aujourd’hui par des poètes de renommée, et dans les trois variantes de l’amazighe (Mohamed Mestaoui, Ahmed Assid, etc.). Ces poètes ont publié des recueils, parvenant à rendre par l’écriture une poésie berbère, qui, dans l’esprit marocain, relève de la déclamation et du chant, et à trouver un marché pour ce genre littéraire. Cela étant dit, il ne faut pas négliger de mentionner le poème Zajal en arabe dialectal qui s’est épanoui, avec des figures emblématiques comme le poète Ahmed Lemsyeh, auteur du premier recueil de poésie Zajal en 1976. Et tout cela pendant que se maintient la poésie populaire, le Malhoun, dans les villes marocaines, et le Hassâni dans le désert, un genre littéraire où le présent rejoint le passé. La spécificité de la culture marocaine réside précisément dans le fait qu’elle promeut des poètes qui chantent la chamelle du désert, d’autres qui écrivent des poèmes en prose sous ses formes arabes les plus modernes à Rabat, Casablanca et Marrakech, d’autres encore qui enrichissent la poésie marocaine de tournures de phrases néerlandaises. Le peuple marocain est fait pour la diversité et ne rechigne pas à manier une autre des nombreuses langues du monde.
C’est aussi un fait que la perméabilité des Marocains aux cultures et aux langues écrites va de pair avec leur ouverture sur le monde et leur curiosité pour les lieux les plus reculés. Et c’est peut-être sous cet angle qu’il faut considérer la migration des Marocains aux quatre vents. En ne prenant que la Belgique comme exemple, on constate que les auteurs marocains de plusieurs générations, de genres littéraires différents et de langues diverses se sont établis dans ce pays et en ont fait leur lieu de résidence. D’ici, ils alimentent la littérature marocaine et l’enrichissent. De Mohamed Berrada, auteur de Le jeu de l’oubli et pionnier de l’expérimentation dans le roman arabe moderne venu à Bruxelles en compagnie de son épouse Leila Shahid, ambassadrice de Palestine auprès de l’UE, à Allal Bourqia, qui vit à Bruxelles depuis 1983 et a produit notamment le premier roman bruxellois de langue arabe Pure éternité, en passant par Issa Aït Belize, romancier qui écrit en français et vit à Liège depuis les années 70. D’autres écrivains ont produit des poèmes et des nouvelles en arabe, comme Mohamed Zelmati et Saïd Ounouss. Ils vivent sous le même ciel bas que leurs collègues qui écrivent en français et en néerlandais : Leïla Houari, Ali Serghini, Saber Assal, Mina Oualdlhadj (français) et Fikry Elazzouzi‏, Naima Albdiouni et Nadia Dala (néerlandais).
La littérature marocaine moderne ne cesse de se renouveler. Le fait qu’elle est ouverte aux autres langues et régions géographiques lui a permis d’acquérir rapidement une grande richesse et de rayonner au cours des dernières années. Il était donc logique que cette littérature remporte plusieurs prix arabes et internationaux (du prix Goncourt en France au prix Libris aux Pays-Bas et en Flandre). Ce sont des prix qui viennent embellir les branches de l’arbre généalogique de la littérature marocaine, un arbre qui, tel un sapin de Noël, continue résolument son ascension vers la lumière et la postérité.

Ce texte a été publié en néerlandais dans la revue littéraire Deus Ex Machina no. 131.

Taha Adnan
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