le stylo

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le stylo

Message par davidof le Mer 12 Mar - 22:18

Voir dans le stylo une représentation du pouvoir n’est pas totalement dénué de sens. Après tout, si l’on se fie à Séguéla, le stylo pourrait être au pouvoir ce que la Rolex est à la réussite professionnelle. Il faut, pour approcher cette brillante réflexion, lier le destin du stylo à une de ses utilisations premières, à savoir la signature. Son histoire oscille entre symbole et fonctionnalité.

La signature occupe une place importante dans notre quotidien, et ce gribouillage souvent illisible, revêt un caractère sacré et occupe avec sa complice la carte nationale d’identité, ce qui pourrait composer le code secret de notre identité. Grâce aux deux compères, nous prouvons notre existence aux yeux de la société. On pourrait, de ce fait, détourner aisément la brillante expression de Descartes en un «Je signe, donc je suis».

Grisé par le sentiment de reconnaissance de la société, le jeune adolescent appose avec plaisir sa première signature sans réaliser dans quel piège il est en train de tomber. Dès lors, sa personne est engagée et il entre ainsi de plain-pied dans le monde impitoyable de la responsabilité.
Un vieil ancêtre...

Mais revenons en arrière pour comprendre ce cheminement et éclairer la manière dont nous en sommes arrivés là!

Il faut pour cela remonter dans le temps afin de mettre à jour les premiers signes d’engagements. Si l’on veut pêcher par excès de zèle on pourrait remonter à l’ère Paléolithique supérieure et voir dans la main négative de l’homme de l’époque une tentative d’indication à l’égard de ses congénères, de sa présence sur le site. Une façon évoluée de marquer son territoire sans avoir à utiliser de l’urine, et de la même manière indiquer à un probable concurrent la taille de sa main et lui faire imaginer les dégâts s’il avait à se la prendre dans la figure. On pourrait aussi y voir la première trace d’art qui est la théorie la plus répandue chez les spécialistes...

Pour plus de sérieux, il faut remonter à -4000 ans av J.C lorsque l’on utilisait des sceaux en argile en Mésopotamie. Présents aussi dans la civilisation égyptienne, les sceaux ont de multiples usages. On peut certes utiliser le sceau dans le commerce des denrées afin de garantir l’intégrité du produit.

On notera que c’est toujours aujourd’hui d’actualité car le système extraordinaire qui consiste à lier le bouchon d’une bouteille d’eau à une bague entourant le goulot est une application modernisée du sceau de plomb ou de cire.

Mais on peut aussi utiliser le sceau dans le domaine diplomatique afin de garantir l’authenticité d’un document. C’est l’idée du Grand Sceau des rois mérovingiens qui aura la vie longue puisque la République française en exploite encore un semblable.

Le Grand Sceau royal est personnalisé à chaque monarque et se brise à la fin de leur règne. Il a pour but de certifier que le roi a donné son accord pour telle ou telle décision ou que tel acte est issu de son commandement.

Avec un rôle si important, il faut évidemment créer des règles, à l’époque elle est limpide: le faussaire risque gros. Maurice Druon, avec ses Rois Maudits, fixa dans nos mémoires le sort réservé à Jeanne de Divion faussaire pour le compte de Robert d’Artois, brûlée vive sur la Place aux Pourceaux. De leur côté, les archives de l’abbaye de Cherbourg nous indiquent la peine encourue en 1447 par un faussaire: peine de roue en la place du marché.

Il paraît qu’un bon leader est un leader qui délègue. Chose que les rois ont vite assimilé en créant l’office de Chancelier. Ce dernier a, parmi d’autres, la fonction de veiller sur le Grand Sceau.

Assez vite, premier grand officier de la couronne, il devient inamovible au XVIIe, d’où l’intérêt de lui associer un suppléant. L’emploi de Garde des Sceaux est donc inventé en 1551 et est aujourd’hui une des appellations du ministre de la Justice et des libertés. En guise de décoration, le Grand Sceau trône dans son bureau de l’hôtel de Bourvallais.

Legs de la Deuxième République, le Grand Sceau est l’œuvre du graveur Jacques-Jean Barre qui prit grands soins de le parer de symboles. On y retrouve la Liberté en pleine gloire, la roue dentée de l’Industrie, l’épi de blé agraire, le chapiteau des Arts et le Coq français. Tout ce beau monde est entouré d’une légende circulaire: «République Française, Démocratique, Une et Indivisible.»

L’utilisation n’est pourtant pas copieuse puisque le Grand Sceau de la République ne fût extrait de sa confortable pension que 13 fois depuis la proclamation de la Ve République. Sa plus récente exploitation a été pour la «Loi Constitutionnelle portant sur la modernisation des institutions de la Ve République», scellée le 1er octobre 2008 avec de la cire verte sur lacs tricolores.
Du sceau à la signature, un saut de puce

Si la plus ancienne signature d’une œuvre artistique est attribuée à Michel-Ange sur sa Pieta, on n’attend pas la Renaissance chez les rois.

Selon une thèse de l’Ecole des Chartes rédigée en 2000 (Pour une histoire de la signature: Du sceau à la signature, histoire des signes de validation en France [XIIIe – XVIe]), le premier souverain à nous condamner à cet exercice est le roi Jean II le Bon (1350-1364). Il a en outre le mauvais goût d’être le 1er roi dont on ait le portrait. Non content de nous imposer l’engagement à travers ces «pattes de mouches», il nous impose le culte de l’image!

La thèse avance ainsi que la signature et la représentation picturale font partie d’un tout pour une volonté de mise en scène et l’affirmation du pouvoir royal. Lier ainsi l’image à l’écrit afin de se faire reconnaître par tous les sujets, lettrés ou non.

Pas étonnant donc que le Grand Sceau fasse place à la signature dans le monde diplomatique. En réalité, si la signature n’a pas évolué c’est qu’elle est elle-même l’évolution du sceau.
Le Protocole des sages du Sceau

Si le Sceau, et plus régulièrement maintenant la signature, sont les outils qui permettent à un chef d’Etat ou un ministre d’engager l’Etat, le cérémonial qui les entoure doit en exprimer l’importance et la portée. Il est donc tout naturel qu’il soit codifié et préparé.

Un ministre, et à plus forte raison un chef d’Etat, engage ses compatriotes à travers sa signature et les représente par sa fonction. Il est donc nécessaire que son apparition soit ornée de symbolisme. Il y a une véritable volonté de mise en scène du pouvoir qui joue aussi le rôle de puissante propagande.

Propagande directement issue de l’Ancien régime, dont Louis XIV illustre parfaitement la flamboyance, elle est minutieusement orchestrée aujourd’hui par le Protocole. Etant donné son importance il n’est pas étonnant que la fonction de chef du protocole soit convoitée. Son rôle est bien loin de l’image injustement héritée du ballet grotesque de la cour des Bourbons et il n’est pas l’accoucheur des selles présidentielles ou l’admirateur des traces laissées par la nuit sur les draps de l’Elysée.

Créée par Henri III sous l’appellation d’Introducteur des ambassadeurs, Son Excellence le Chef du Protocole n’est pas tenu d’observer cette illustration du pouvoir des temps anciens.

Cette illustration, si elle avait toujours cours aujourd’hui, serait d’ailleurs bien inutile car la vie privée des présents «monarques» n’est plus réservée à quelques chanceux courtisans de Versailles, mais est disponible à tous; démocratie oblige...

Le protocole fait partie de l’administration centrale du Quai d’Orsay et a 4 missions:

«le Cérémonial de la République»,
«la gestion logistique et budgétaire des visites et conférences internationales»,
l’application sur le territoire des «Conventions de Vienne sur les relations diplomatiques et consulaires»
«l’instruction des propositions de nomination à une distinction honorifique des Français résidant à l’étranger et des ressortissants étrangers»

Le protocole est divisé en sous-directions dont la sous-direction du cérémonial, la sous-direction de la logistique, de l’interprétation et de la traduction, les sous-directions des privilèges et immunités diplomatiques et consulaires et le bureau des distinctions honorifiques. Chaque sous-direction ayant son terrain de prédilection.

Fort d’une centaine d’agents, il est dirigé par Laurent Stefanini, ministre plénipotentiaire, qui a droit au cumule des mandats puisqu’il est aussi secrétaire général de la présidence française du G20 et du G8.

Au président de la République est attachée la cellule protocole de la présidence de la République qui, de concert avec la sous-direction du Cérémonial, assure le protocole du Président mais aussi du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères.

Pour les autres ministres de la République, les cabinets des ministres assurent l’intendance et la logistique des rencontres. Il semblerait que pour les autres ministères régaliens, le Protocole puisse être d’une quelconque assistance.

Il en résulte que lors des rencontres entre le Président et un homologue, le Protocole se charge du bon déroulement de la cérémonie. Il pourvoit donc aux stylos qui serviront à nos fameuses signatures.
La consigne est claire: pas de folies!

En règle générale, le papier utilisé est «fileté», ce qui signifie qu’il est pressé par un «filet raineur» afin d’éviter les phénomènes de casse au pli. Soit...

Le résultat est que ledit papier est fort glissant ce qui, usuellement, proscrit l’utilisation du stylo à plume qui risque de provoquer des «pâtés» indésirables et franchement pas raffinés. Cependant, comme celui-ci reste un accessoire distingué tant par son aspect que par l’écriture qu’il permet, on pensera à se munir d’un buvard si l’on veut persister.

Sinon, on lui préfèrera un stylo à bille ou de type «roller». Dans les deux cas, il faudra que l’objet soit de qualité «intermédiaire», de bonne manufacture et d’apparence convenable sans pour autant qu’il ne faille dépenser tous les deniers de l’Etat. Le stylo n’est en aucun cas un cadeau et sera réclamé à la fin de la procédure. Bien entendu il est hors de question de provoquer un incident diplomatique si l’invité souhaite le garder...

Selon l’importance que les signataires accordent au traité ou à l’accord, il devient compréhensible qu’ils veuillent s’en emparer dès lors que le stylo concentre en lui le symbolisme de la rencontre. Encore que l’on ait du mal à savoir si les deux présidents subtilisent l’objet pour sa portée symbolique ou plus simplement pour son aspect alléchant. Loin de nous l’idée de faire un procès d’intention, nous nous arrêterons à la première possibilité.

Pour les présidents qui n’osent pas demander ou tout simplement dérober, il est toujours possible d’attendre le cadeau officiel et croiser les doigts pour avoir un stylo.

A titre d’exemple, la patience du président chinois, Hu Jintao, a fini par payer. Il s’est, en effet, vu offrir un bel ensemble de stylos Dupont de la Série Limitée Shanghai par Nicolas Sarkozy à l’occasion de l’inauguration de l’Exposition Universelle 2010.

Mais peut-être alors faudrait-il, si la signature a remplacé le sceau, briser les stylos des chefs d’Etats pour signifier la fin de leurs pouvoirs à l’expiration de leur mandat.
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Quentin de Pimodan

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